La peur de devenir fragile en vieillissant revient souvent en consultation après 60 ans. Une étude publiée dans le European Journal of Nutrition, menée sur 1 161 adultes de 55 ans et plus suivis jusqu'à sept ans dans la Longitudinal Aging Study Amsterdam, suggère qu'une consommation régulière de café après 60 ans pourrait être liée à un risque de fragilité plus faible. Derrière ce mot, les médecins regroupent fatigue extrême, perte de force, chutes plus fréquentes et perte d'autonomie. "Les professionnels de santé parlent souvent de fragilité comme d'un "manque de réserve physiologique"", explique le professeur Tahir Masud, conseiller clinique de la Royal Osteoporosis Society.
Il rappelle que cela augmente le risque de fractures, d'hospitalisation et de décès précoce. L'idée qu'un geste aussi banal que quatre cafés par jour puisse peser dans la balance intrigue forcément. Dans les services de gériatrie, le syndrome de fragilité désigne une diminution de la réserve physiologique qui rend l'organisme vulnérable au moindre stress. Le phénotype de Fried, utilisé dans l'étude, combine cinq critères : perte de poids involontaire, force musculaire diminuée, épuisement, marche lente et faible niveau d'activité physique.
Trois critères ou plus définissent une personne fragile, un ou deux une personne "pré‑fragile". À ces signes s'ajoutent des conséquences concrètes : chutes, fractures sur ostéoporose, difficultés à vivre seul, entrée en établissement. Pour le professeur Masud, cette fragilité "peut augmenter la possibilité d'hospitalisation et le besoin d'une maison de retraite, ainsi qu'un décès plus précoce". Limiter son apparition fait donc partie des priorités en gériatrie.
Pour tester le rôle du café, les chercheurs néerlandais ont analysé la consommation habituelle de 0 ; plus de 0 à 2 ; plus de 2 à 4 ; plus de 4 à 6 ; plus de 6 tasses par jour, une tasse correspondant à 125 ml. Les personnes qui buvaient plus de 4 à 6 tasses par jour avaient des probabilités plus faibles d'être fragiles que celles qui restaient entre plus de 0 et 2 tasses. Sur sept ans, boire plus de 2 à 4 tasses était associé à environ 59 % de risque en moins de devenir fragile par rapport aux petits buveurs. "Les résultats soutiennent l'idée qu'une consommation habituelle de café modérée à élevée améliore ces paramètres et peut donc réduire le risque de fragilité chez les personnes âgées", résume le diététicien Bini Suresh, de la British Dietetic Association. Il insiste pourtant sur plusieurs limites : étude observationnelle (on ne peut pas prouver que le café protège à lui seul), population néerlandaise grande consommatrice de café filtre, et financement par l'Institute for Scientific Information on Coffee, organisation liée à l'industrie du café.
Selon l'European Food Safety Authority, jusqu'à 400 mg de caféine par jour, soit environ 3 à 5 tasses standard, restent considérés comme sûrs pour un adulte en bonne santé. La diététicienne Dell Stanford, du British Heart Foundation, rappelle que "consommer deux ou trois tasses de café par jour peut être lié à un risque plus faible de maladie cardiovasculaire" mais qu'au-delà de quatre ou cinq tasses, on dépasse souvent cette limite, avec des effets possibles comme tension plus élevée, palpitations, anxiété, nausées, maux de tête et troubles du sommeil. Chez des plus de 60 ans, ces effets comptent encore plus. Le café pourrait aider en partie car la caféine bloque les récepteurs de l'adénosine, ce qui réduit la sensation de fatigue et facilite la mobilisation musculaire.
Les polyphénols qu'il contient ont des propriétés antioxydantes et anti‑inflammatoires susceptibles de freiner la sarcopénie, cette perte de masse musculaire liée à l'âge. "Oui, le café est une source majeure de polyphénols, mais des composés similaires se trouvent dans les baies, le chocolat noir, l'huile d'olive, le thé vert et de nombreux légumes", rappelle la diététicienne Nichola Ludlam-Raine. Dans ces situations, un avis médical avant de viser quatre cafés quotidiens reste prudent. Le café filtre noir, peu sucré, apparaît le plus intéressant ; cappuccinos et lattes très sucrés ajoutent vite des calories.
Le décaféiné conserve une partie des polyphénols avec moins de caféine, et le café instantané en contient généralement moins encore, ce qui peut rassurer pour les os et le sommeil. Bini Suresh le résume clairement : "Le café complète, il ne doit pas remplacer l'exercice". Dans la pratique, les gériatres mettent toujours en avant la marche, le renforcement musculaire et une alimentation riche en protéines, le café venant simplement s'ajouter à cette boîte à outils.