On a vite fait de dire qu’une femme seule qui enchaîne les rencontres "doit avoir un problème". Dans les dîners comme sur les applis, le même message revient pour les femmes célibataires : aimer le sexe occasionnel serait le signe d’une faible estime de soi, d’un cœur cabossé ou d’un grand vide intérieur. Une nouvelle étude de psychologie publiée en 2024 vient tester ce cliché tenace avec des chiffres, pas des jugements. Les sociologues Susan Sprecher et Julie Verette-Lindenbaum ont analysé les réponses de 8 112 étudiants et étudiantes d’une université du Midwest américain, interrogés entre 1990 et 2019, dans une recherche parue dans la revue Personality and Individual Differences.

Leur résultat principal est limpide : la sociosexualité globale - c’est-à-dire l’aisance avec le sexe sans engagement - est presque totalement indépendante de l’estime de soi globale, pour les femmes comme pour les hommes (corrélations proches de zéro). Comme le résume Susan Sprecher dans un entretien avec PsyPost : "Un enseignement général est que les femmes (et les hommes) qui ont une sociosexualité plus libre (c’est-à-dire qui sont à l’aise avec le sexe occasionnel) n’ont pas une plus mauvaise estime d’eux-mêmes que les femmes (et les hommes) qui sont plus restreints dans leur sociosexualité. Et cela serait vrai plus récemment, ainsi que deux à trois décennies auparavant". L’équipe a mesuré plusieurs facettes de l’estime de soi - globale, relationnelle, liée à l’apparence - et trois volets de la sociosexualité : comportements, attitudes et désirs. Ce travail prolonge une recherche publiée en 2021 dans Psychological Science par Kaitlin Krems, montrant que beaucoup de gens stéréotypent les femmes qui recherchent des relations sans lendemain comme ayant une faible estime d’elles-mêmes.

Susan Sprecher explique d’ailleurs à PsyPost : "Because I had data collected at my university over almost 30 years, we were interested in examining whether there may have been a kernel of truth to the association (between people’s [and especially women’s] own sexual attitudes and behaviors and their own self-esteem) 2-3 decades ago even though it may no longer be found today". Les nuances apparaissent quand on regarde en détail. Chez les femmes, un désir sociosexuel élevé s’associe à une estime de soi un peu plus basse, notamment dans le domaine amoureux, et les femmes qui se voient comme de "bonnes partenaires" déclarent moins de comportements de sexe occasionnel. Chez les hommes, c’est presque l’inverse : plus de partenaires occasionnels et une bonne image de leur corps vont de pair avec une estime de soi légèrement plus élevée.

Pour les deux genres, fantasmer souvent sur d’autres partenaires coïncide avec une confiance moindre dans son rôle de partenaire amoureux. En France, l’enquête Epic de l’INED et de l’INSEE, relayée par Psychologies, indique qu’en 2013-2014 environ 21 % des 26-65 ans ne vivaient pas en couple, femmes et hommes confondus, alors que le couple reste présenté comme la voie "normale" du bonheur. Un sondage Mintel cité par Psychologies montre même que 61 % des Britanniques célibataires se disent satisfaites de leur célibat, contre 49 % des hommes, et que 75 % des femmes célibataires n’ont même pas cherché de relation dans l’année écoulée. Malgré cela, une étude publiée dans Personality and Social Psychology Bulletin, elle aussi relayée par Psychologies, recense des stéréotypes très négatifs collés aux célibataires : "mœurs légères" et "égoïsme" reviennent souvent, surtout pour les femmes.

Le double standard sexuel reste fort : l’homme très actif sexuellement est valorisé, la femme est jugée. Krems a montré dans Psychological Science que femmes et hommes ont tendance à supposer qu’une femme qui pratique le sexe occasionnel a une mauvaise estime d’elle-même, même quand rien dans ses propres réponses ne l’indique. Une revue de plus de 70 études citée par Psychologue.net indique que, dans la majorité des cas, les émotions positives l’emportent après un rapport occasionnel, surtout quand la personne agit par désir et en accord avec ses valeurs. Un article du Journal of Sex Research mentionné par PassionSanté observe un bien-être moyen un peu plus faible chez celles et ceux qui multiplient ces rapports, mais avec beaucoup d’exceptions.

Mis en regard avec le travail de Susan Sprecher, cela suggère que le problème vient moins du sexe en lui-même que des situations où il sert à combler un manque ou à chercher de la validation. Pour une femme célibataire française, ces données offrent un repère simple : ni l’absence de partenaire ni le nombre de partenaires n’est un test de valeur personnelle. La vraie question devient plutôt "est-ce que ce choix respectent mes envies, mon corps et mes limites ?" Dans un contexte où de nombreuses femmes célibataires se déclarent satisfaites de leur vie, la science donne des munitions pour résister aux remarques sur le "body count" et à la petite voix intérieure qui confond encore liberté sexuelle et manque d’estime de soi.